Civilization, Phaze III (1994)



Civilization, Phaze III frank zappa

Disque 1

1 - This is Phaze III 0:47
2 - Put A Motor In Yourself 5:13
3 - Oh-Umm 0:50
4 - They Made Me Eat It 1:48
5 - Reagan At Bitburg 5:39
6 - A Very Nice Body 1:00
7 - Navanax 1:40
8 - How The Pigs' Music Works 1:49
9 - Xmas Values 5:31
10 - Dark Water ! 0:23
11 - Amnerika 3:03
12 - Have You Ever Heard Their Band ? 0:38
13 - Religious Superstition 0:43
14 - Saliva Can Only Take So Much 0:27
15 - Buffalo Voice 5:12
16 - Someplace Else Right Now 0:32
17 - Get A Life 2:20
18 - A Kayak (On Snow) 0:28
19 - N-Lite 18:00

Disque 2

1 - I Wish Moterhead Would Come Back 0:14
2 - Secular Humanism 2:41
3 - Attack ! Attack ! Attack ! 1:24
4 - I Was In A Drum 3:38
5 - A Different Octave 0:57
6 - This Ain't CNN 3:20
7 - The Pigs' Music 1:17
8 - A Pig With Wings 2:52
9 - This Is All Wrong 1:42
10 - Hot & Putrid 0:29
11 - Flowing Inside-Out 0:46
12 - I Had A Dream About That 0:28
13 - Gross Man 2:55
14 - A Tunnel Into Muck 0:21
15 - Why Not ? 2:18
16 - Put A Little Motor In 'Em 0:50
17 - You're Just Insultin' Me, Aren't You ! 2:13
18 - Cold Light Generation 0:44
19 - Dio Fa 8:18
20 - That Would Be The End Of That 0:35
21 - Beat The Reaper 15:23
22 - Waffenspiel 4:05

Sorti à peine un an après la disparition du moustachu, "Civilization, Phaze III" sort en 1994. Que ceux qui croyaient avoir à faire à une grosse compilation d'une quarantaine de titres dont la durée varie de 14 secondes à 18 minutes en seront pour leurs frais. Il s'agit là d'une véritable oeuvre du maître, achevée mais pas encore publiée de son vivant. Premier album posthume, "Civilization, Phaze III", qui n'est précédé d'aucun "Civilization, Phaze I" ou "Civilization, Phaze II" reflète bien l'état d'esprit de Zappa à la mise en boite de cette oeuvre. Sombre, glauque, mortifère, ce double-effort distille la peur et l'angoisse, sans doute celle ressentie par Zappa avant son trépas qu'il savait inéluctable. Le disque est constitué d'échanges verbaux datés des années 60 et de parties de Synclavier. "Lumpy Gravy" utilisait déjà ces extraits verbaux en 1968. Pas de rock ni de doo-woop dans ce disque froid comme la mort, mais une musique néanmoins réchauffée par les interventions de l'Ensemble Modern.

Mais passons au vif du sujet.

Un petit débat musical entre Zappa et son entourage sur "This is Phaze III" amorce la pompe. Les choses démarrent vraiment avec "Put A Motor In Yourself" qui crépite tout Synclavier dehors. Partoche expérimentale, ce premier titre ressemble à un dessin barré mais exécuté sur papier millimétré. Le final montre une belle emphase et une envolée lyrique qui rajoute de l'épaisseur au morceau. Très plaisant et pas du tout rebutant. Intermède parlé sans intérêt avec "Oh-Umm" puis une petite partie glauque, "They Made Me Eat It", dont le titre évoque quelques horreurs cannibalières. Loin d'être sombre, "Reagan At Bitburg" joue la carte de l'ironie, un peu comme une bande son d'un vieux film muet. Le morceau perd de la vigueur sur la fin en déconstruisant tout ce qu'il a bâti.

Une autre discussion prise sur le vif ("A Very Nice Body") puis le court "Navanax" qui commence comme un jazz standard avant de s'éparpiller en myriades contemporaines étoilées. Nouvelle discussion en trio avec "How The Pigs' Music Works" puis le très inquiétant "Xmas Values" digne d'un cauchemar en trois D.

A quand la musique contemporaine joyeuse ?

Essai de voix tremblotante sur "Dark Water !" puis c'est "Amnerika" et son ambiance de fête foraine désertée à cause de la pluie. Incroyable comme les plus jolies mélodies peuvent suivre les plages parlées, relativement sans intérêt.

Une note grave de piano sert de support à une conversation sur "Have You Ever Heard Their Band ?" qui plonge d'ailleurs sur "Religious Superstition" en mode contemporain. Pour terminer ce petit triptyque étrange, "Saliva Can Only Take So Much" renoue le dialogue.

"Buffalo Voice" obscurcit immédiatement l'atmosphère. Notes égrenées comme un chapelet maudit, instants de silences suspendus, la musique contemporaine fascine toujours autant qu'elle inquiète. Une conversation suit, "Someplace Else Right Now", vite remplacée par "Get A Life", comme un retour aux sources noires de la musique contemporaine et tellement inacessible. Après un intermède visant à décider de la faisabilité de faire du kayak sur la neige "A Kayak (On Snow)", Zappa passe aux choses sérieuses avec un morceau touchant au monumental. "N-Lite" démarre dans l'obscurité, comme une chose s'éveillant à la vie. Les percussions se font plus dures et plus menacantes pendant que le piano prend la parole. L'ensemble reste foisonnant en permanence avec des attaques sonores nichées dans chaque coin de la partition. La tension nerveuse et l'angoisse qui montent sont palpables dans les moindres double-croches. Tour à tour grondant puis d'un calme annonçant la prochaine tempête, cette grande pièce contemporaine reflète bien l'état d'esprit de Zappa à l'époque de son enregistrement. L'artiste malade et se sachant condamné livre ses tourments de la manière qu'il maîtrise le mieux.

La seconde galette débute avec 14 secondes de "I Wish Moterhead Would Come Back" puis "Secular Humanism" qui suggère un antre de folie schyzophrénique. Sans transition, "Attack ! Attack ! Attack !" nuage de paroles sur fond musical doux-amer conquiert l'espace, même si la prose parlée de Zappa reste hermétique pour beaucoup. Cela permet juste de souffler entre deux morceaux anxiogènes. Délire de percussions fantomatiques et métalliques dirigées par notre mère la basse sur "I Was In A Drum". Zappa signe là une belle expérience jazz oriental. Encore quelques discours obscurs sur "A Different Octave" puis une discussion multilingue où l'on peut entendre de l'anglais, du français et de l'allemand sur "This Ain't CNN". Restons dans les réflexions à voix haute avec "The Pigs' Music" puis des notes de guitare/Synclavier hispano-contemporaines s'égrènent sur "A Pig With Wings". De beaux instants de silence suspendus tarissent parfois la cascade de notes.

Après l'intermède parlé "This Is All Wrong", un autre prend sa place. Le très court et très glauque et peu engageant "Hot & Putrid" sonne tout en sinusoïdales. Reprise de parlotes sur "Flowing Inside-Out" puis encore sur "I Had A Dream About That" pour arriver enfin à "Gross Man", mélodie inhumaine à force de rapidité et de virtuosité.

Après le bref interlude "A Tunnel Into Muck", Zappa enquille "Why Not ?" par la voix d'un piano grave et solennel mais ne peut s'empêcher de coller un petit bout de parole en toute fin. Petite discussion sur ce que peut recouvrir le terme de "meurtre" ("Put A Little Motor In 'Em") puis, sur fond de cuivres ronflants "You're Just Insultin' Me, Aren't You !""You're Just Insultin' Me, Aren't You !" déroule un échange verbal agité. Un peu de bruit et de fureur sur "Cold Light Generation" suivi de "Dio Fa" qui s'ouvre brutalement comme un enfer béant. Un chant tibétain en mode mono syllabique commence alors. Parfois, on croit entendre du Jean-Michel Jarre époque "Zoolook". L'atmosphère devient vite pesante. Des percussions fantomatiques rythment une sorte de procession. Choeurs lointains et climat délétère sont au menu de ce titre qui ne ressemble à aucun autre sur ce double-album.

La fin du second opus se profile avec l'échange verbal "That Would Be The End Of That" puis c'est au tour du long projet "Beat The Reaper" de nous tourmenter avec plus de 15 minutes d'un univers déjanté et malsain. Aboiements, pluie puis une voiture qui démarre et s'éloigne sous un orage et des tirs d'armes à feu...
"Waffenspiel" ("Trêve" en allemand) illustre la guerre et referme ce disque d'une manière bien curieuse.

"Civilization, Phaze III" est un voyage dépaysant à la rencontre des humeurs sombres de Zappa. Les parties parlées sont au moins aussi nombreuses que les vrais morceaux de musique. Quand ces dialogues abscons se taisent, c'est une musique difficilement abordable qui prend le relais. Tout ceci concourt au fait que "Civilization, Phaze III" s'adresse avant tout aux collectionneurs et aux fans inconditionnels du Zappa.